Un article d’Eden, directrice de Le Therapist, voyages sur-mesure et introspectifs de luxe
C’était mon plus grand rêve. Depuis l’enfance, je voulais voir les gorilles des montagnes. Cette année, j’y suis allée. La vie n’est pas faite pour cocher des cases, pour produire, pour optimiser.
La vie est faite pour se donner les moyens de réaliser ses rêves. Surtout ceux qu’on porte depuis si longtemps qu’on n’ose plus les formuler. Il m’arrive fréquemment d’entendre des individus déclarer qu’ils accompliront certaines actions une fois mariés ou à la retraite. Je pense qu’il faut réaliser ses rêves sans plus attendre.
Kigali, capitale du Rwanda (jour 1)
J’atterris en début de soirée. Kigali est étonnamment ordonnée, calme, presque silencieuse pour une capitale africaine. Les rues sont propres, c’est même la première chose qu’on remarque. Je dors mal, décalage horaire et anticipation mêlés. Demain, route vers le parc.
En route vers les volcans (jour 2)
Trois heures de route vers le nord. Les paysages changent vite : collines en terrasses, plantations de thé d’un vert presque artificiel, puis les premiers cônes volcaniques au loin. Les Virunga. Cinq volcans qui chevauchent le Rwanda, l’Ouganda et la République démocratique du Congo, abritant les dernières mille gorilles des montagnes du monde.
J’arrive au lodge. Vue directe sur les volcans. Je m’installe, je marche un peu.
La famille Sabyinyo (jour 3)
Réveil 5h30. Petit-déjeuner sans appétit, j’ai le ventre serré, je n’ai pas dormi de la nuit. Quand on est sur le point de réaliser l’un de ses plus grands rêves et qu’on s’est tout imaginé. À 7h, on est briefés au quartier général du parc avec une vingtaine d’autres voyageurs. Les rangers répartissent les groupes selon les familles de gorilles à approcher. J’ai été assignée à la famille Sabyinyo, dirigée par Guhonda, l’un des plus grands silverbacks du Rwanda.
Trois heures de marche pour monter à 2 800 mètres. Forêt épaisse, bambous, pluie fine, boue. Je ne pense à rien d’autre qu’à mes pieds. C’est exactement ce qui me manquait depuis des mois : ne penser qu’à mes pieds.
Et puis le ranger lève la main. On s’arrête. Il chuchote : ils sont là.
Je n’ai pas de mots pour ce qui se passe ensuite. À cinq mètres de moi, Guhonda, deux cents kilos, assis, qui mange tranquillement des bambous. Il me regarde. Il ne me regarde pas comme un animal regarde un humain. Il me regarde comme une présence en regarde une autre, sans hiérarchie, sans intérêt particulier, avec une indifférence calme qui est plus bouleversante que n’importe quelle attention.

Retour au lodge en soirée
J’écris à peine. Je n’arrive pas à mettre ce que j’ai vu dans des phrases qui tiennent.
Guhonda ne s’occupe pas de mon existence. Il vit sa vie, dans un coin de forêt qui rétrécit chaque année, et il a la dignité que je n’ai jamais eu. Cette dignité de qui n’a rien à prouver à personne, qui n’a pas besoin de produire pour exister, qui est simplement là.
Le trek de Dian Fossey (jour 4)
Aujourd’hui, je monte sur les pas de Dian Fossey. Le sentier grimpe à 3 000 mètres jusqu’à Karisoke, le camp de recherche qu’elle a fondé en 1967 entre le Karisimbi et le Visoke. Quatre heures de marche dans la forêt humide, sur des sentiers que personne ne foulait avant elle.


Dian Fossey est l’une des figures les plus inspirantes que je connaisse, et je tombe à côté. Cette femme américaine, débarquée seule dans les montagnes du Rwanda à trente-cinq ans, sans diplôme initial en zoologie, qui a passé dix-huit ans dans la boue et la pluie à approcher les gorilles que personne ne voulait approcher, qui a écrit Gorilles dans la brume, qui a tenu tête aux braconniers jusqu’à se faire assassiner pour cela en 1985. Sa tombe est ici, à Karisoke, à côté de celle de Digit, le gorille qu’elle aimait le plus, mutilé par les braconniers.
Je marche dans ses pas et je suis frappée par l’écart entre ce qu’elle a tenu, et ce que je m’autorise à ne pas tenir. Elle est restée dix-huit ans dans cette forêt. Dix-huit ans à protéger des animaux que personne ne défendait. Sans réseau, sans application, sans levée de fonds. Avec une obstination de fond qui faisait peur même à ses amis.
Je vois ce que peut être une vie tenue jusqu’au bout pour une cause juste, et je mesure le travail qu’il me reste à faire pour seulement m’en approcher.
Je m’assieds devant sa tombe. Une pierre simple, gravée en anglais : No one loved gorillas more. Elle, elle a réalisé son rêve. Elle est même morte pour lui.


Le Parc, ma chambre à moi
Virginia Woolf écrivait, en 1929, qu’une femme avait besoin d’argent et d’une chambre à elle pour penser librement. Une chambre à soi. Un espace fermé, à elle seule, où aucune voix ne lui dirait quoi faire, qui aimer, comment exister.
Je n’avais jamais compris cette phrase en profondeur avant le Rwanda.
Ce parc, ces volcans, cette forêt humide où la couverture du téléphone ne passe pas, où personne ne sait où je suis, où aucun mail ne peut me chercher : voilà ma chambre à moi. Pour la première fois depuis longtemps, je n’avais à répondre à personne. Pas aux clients, pas aux partenaires, pas aux journalistes, pas même à l’image que j’ai de moi-même.
Woolf parlait d’une chambre faite de murs. La mienne s’est révélée faite de bambous, de pluie fine, de silence d’altitude. C’est dans cette chambre, à 2 800 mètres au-dessus de tout ce que je tente de tenir, que j’ai pu enfin penser à ce que je voulais vraiment. Penser sans avoir à plaire. Penser sans avoir à produire. Penser pour rien, et donc pour tout.
Je crois que je suis venue chercher cela, sans le savoir. Pas seulement les gorilles. Une chambre où je serais enfin seule avec moi.


Mémorial du génocide de Kigali (jour 5)
Avant de partir, je passe par le Mémorial du génocide. Je l’avais évité au début, je ne voulais pas alourdir le voyage. Mais quelque chose me dit que je dois.
Je ne vais pas écrire ici ce que j’ai vu. C’est au-delà de ce que peut porter un journal de bord. Je note simplement ceci : un million de personnes ont été tuées en cent jours sur cette terre, il y a trente ans. Et aujourd’hui, ce pays est l’un des plus propres, des plus organisés, des plus paisibles que j’aie traversés. Les survivants, les bourreaux, les enfants des deux, vivent côte à côte. Comment fait-on cela. Je n’ai pas la réponse, mais je suis sortie du mémorial en sachant que mes problèmes n’ont pas le poids que je leur donne.
Et que rien, jamais, ne mérite que l’on reporte ses rêves. Ces gens, en cent jours, ont perdu jusqu’à la possibilité même d’en formuler.
Ce que je rapporte
La première leçon, devant Guhonda : la dignité ne se mérite pas par la productivité. Je peux exister sans rien produire. C’est même ce que je dois réapprendre à mon corps.
La seconde, devant la tombe de Dian Fossey : l’exigence d’une vie tenue jusqu’au bout. La chambre : ce Parc des Volcans qui a été, pour quelques jours, mon espace inviolable. Le lieu où j’ai redécouvert qu’il existe encore des endroits, sur cette planète, où personne ne peut me joindre. Et que c’est précisément dans ces endroits-là que je redeviens moi-même.
Et la certitude que la vie est faite pour se donner les moyens de réaliser ses rêves. Pas un, pas le plus raisonnable, pas celui qu’on s’autorise parce qu’il est compatible avec le reste. Surtout ceux qu’on porte depuis l’enfance, qu’on a appris à enfouir parce qu’ils paraissaient trop grands, trop chers, trop lointains, trop fous. Ce sont précisément ceux-là qu’il faut tenir.
Le Rwanda m’a appris que les vraies priorités sont nos rêves Je suis venue voir des gorilles. J’ai été bouleversée. C’est en général comme ça que les vrais voyages se passent. On y va pour une raison, et on en revient pour une autre. C’est ce que je vends à mes voyageurs depuis 2 ans.





